Dernière feuille

La froideur a brisé ma verdure première
Et mon âme est perdue au gré d'une saison.
A quoi bon maintenant m'agiter sans raison,
Moi, la feuille qui meurt, en ma sève de pierre.

Alors que je clapote encor sur la faîtière,
Par un léger zéphir, un petit aquilon
Cèdera mon attache et dans un tourbillon,
Je plongerai dedans, pour être la dernière.

Aussi, dans ma voltige, en un suprême effort,
J'essaierai de monter plus haut que mon support
Et puis, je danserai la valse, toute belle.

Montrant ma grâce au sort qui me jette au néant
Pour rejoindre mes soeurs, je ne suis plus rebelle;
Je savoure déjà ma chute en souriant.

9 décembre 1990

 
Charme d’automne


Arrachant les rayons des dernières ardeurs,
Un soleil en déclin largue sa nappe blonde.
Il veut que son éclat, au charme se confonde
Et agite à jamais ses sublimes valeurs.

Très loin, aux horizons, déjà fanent les fleurs,
C'est l'automne qui tourne, emmenant dans sa ronde
La semence qui vole au devenir d'un monde,
Au cadre merveilleux clignotant ses couleurs.

Oui, sans bruit cependant, tout un ensemble bouge.
La splendeur se macule en jaune et puis en rouge,
La fée ôte son voile et nue elle s'endort.

C'est l'heure du repos d'une sève féconde,
Au lit de la promesse, elle rêve le sort
Qu'un printemps lui réserve, un rire de Joconde.

10 novembre 1989
 

Reflet au fond d'un puits

"Et si je pense donc je suis"
Au fond du puits où je reluis.
Je regarde alors mon image
Qui reflète sur de l'eau sage.

Je n'ai pas besoin d'être beau
Et profite de ce cadeau.
L'eau me donne cet avantage,
Elle m'arrange le visage.

Me reconnaître si je puis,
Ne me dit pas ce que je suis.
Je dois sourire à mon essence
Au départ de mon existence.

Le choix du destin me fit roi,
Petit grain, je faisais la loi
Sautant du jardin de mon père
J'ai fleuri celui de ma mère.

Quelle aventure à recourir,
Des lendemains à découvrir.
Embrasser la métamorphose
Entre les piquants d'une rose.

 

 

L'eau me rappelle sans ennuis
Que telle une éponge je suis
Quand j'aspire, que j'incorpore
Les fibres de ma métaphore.

Car j'ai glané de ci de là
Camus, Balzac, Green, Zola
J'ai rêvé de la rime fine
D'Hugo, Verlaine, Lamartine.

Je vois quand même un peu de moi
Quelque chose venant de soi
Quand j'ai su choisir ma compagne
Et mes plaisirs à la campagne.

Comme un pantin dans un tiroir
Je m'agite sur le miroir.
Enfin je ne suis pas en cage,
Je cherche le poids de l'image.

 

Roland Forgeard,
26 février 1995.

 


Promenade de biche

La feuille morte froisse et glisse sur la pente
Une biche s'avance et rien ne la tourmente
On la croirait vêtue en robe des grands jours,
Comme une jeune fille, au rendez-vous d'amours.

Magnifique, c'est vrai, son frais pelage brille
Jusqu'au petit rond blanc que son fessier tortille.
Sa majesté qui passe enrichit le décor,
A la forêt vibrante, elle en ajoute encor.

La fraîcheur du matin lache la goutte fine
Roulant sur son museau, tombant sur sa poitrine.
On dirait une larme emportant son chagrin,
Cette perle innocente au terme du destin.

Elle sort doucement sa tête du feuillage,
Son cou semble porter tout le poids du branchage
Et sa grâce se tend au delà du taillis ;
Ravie, elle contemple un brin de paradis.

 

L'image sur la plaine où la fraîcheur écume
Fait vibrer ses yeux noirs sur la mouvante brume.
Et l'oreille tendue au concert des oiseaux
S'incline en même temps que bougent les naseaux.

Un geai vient de crier, c'est une fausse alarme,
Une vaine frayeur qui déplace le charme
Car la biche craintive, et l'instant de l'éclair
Cabriole et se cache aux portes de l'enfer.

Ses deux genoux pliés pour le grand décollage,
Comme un ange qui passe au-dessus d'un nuage,
Ses bonds la font voler au profond du grand bois
Où demain simplement sera prochaine fois.

Roland Forgeard,
28 mai 1990.